Soirée lecture-débat autour de Soumission de Michel Houellebecq

17 02 2015

houellebecqLe mois dernier, un court article publié sur le site CaféBabel et intitulé « Michel Houellebecq: la Soumission de l’Allemagne » (de Julia Korbik) avait piqué ma curiosité. Que Houellebeq fasse partie des écrivains français appréciés en Allemagne ne m’était pas vraiment connu, mais, sans trop savoir pourquoi, je ne m’en suis pas étonnée. Mais même si cet article en fournissait des causes tout à fait plausibles (« cela vient de France et semble donc, d’une certaine manière, intellectuel et osé », « Houellebecq écri(t) d’assez bons livres qui, parfois, perturbent mais donnent également matière à réfléchir »), il m’a tout de même semblé qu’il manquait une dimension importante à cette analyse. J’étais un peu restée sur ma faim. Impossible pourtant de mettre le doigt dessus.

La soirée organisée par la Literaturhaus de Munich le 4 février 2015 autour du nouveau roman de Michel Houellebecq allait fort heureusement me tirer de l’obscurité et était en cela une véritable aubaine. La foule présente à l’entrée de la salle et la longue liste d’attente de pauvres malheureux qui n’avaient pas réservé leur place à l’avance me donnaient plus l’impression d’avoir affaire à un troupeau de fans quelques heures avant un concert de Queen qu’à un public venu assister à la lecture d’un roman français. Cela confirmait en tout cas l’engouement décrit dans l’article de CaféBabel. C’est donc face à une salle comble que le directeur de la Literaturhaus, Reinhard Wittmann, a ouvert la soirée. Une soirée composée de la lecture de deux passages du livre (lus par le comédien Thomas Loibl) et de discussions, animées par le critique littéraire allemand Tilman Krause (Die Welt), entre Clemens Pornschlegel, professeur de littérature à la Ludwig-Maximilians-Universität (LMU) de Munich et Erdal Toprakyaran, islamologue à l’Université de Tübingen. Si ce dernier avait sans doute plus été invité pour la forme et ne semblait pas vraiment à sa place – ce qui témoigne du fait que Soumission n’est pas un roman sur la religion musulmane et que, par conséquent, le considérer sous le prisme des sciences de l’Islam mène à l’impasse – on ne peut pas en dire autant du modérateur et du professeur de littérature qui, eux, maîtrisaient parfaitement leur sujet.

Clemens Pornschlegel annonce d’emblée la couleur: le roman de Houellebecq n’est pas un livre sur l’Islam mais un livre sur la France et la crise qu’elle traverse aujourd’hui. S’ensuit une analyse très clairvoyante sur les résultats des récentes élections dans le Doubs, la montée du Front National et la crise de confiance dans les élites politiques en France qui achève de me convaincre de la pointure de ce monsieur. Il voit dans cette oeuvre une satire grinçante et très actuelle de nos sociétés contemporaines, asservies aux lois du marché, et va même jusqu’à citer Bernard Maris dans Houellebecq économiste, dont il avait amené un exemplaire, et en français s’il-vous-plaît! C’est à ce moment là que je réalise que, bien que ne disposant pas forcément de l’expertise de ce professeur, le public allemand a compris Houellebecq, avant de l’avoir apprécié. Et cela en dit plus sur la réalité des liens entre les cultures et les peuples européens que n’importe quel pourparler intergouvernemental sur la gestion de la dette de certains pays sur notre vieux continent. Rien que pour cette révélation, je remercie les organisateurs de cette soirée.

Mais tout cela ne lève toujours pas le voile sur les raisons de cet intérêt allemand. Regrettant l’absence de l’auteur à l’événement lui étant consacré à Munich (seule Cologne ayant eu l’honneur de l’accueillir personnellement), Tilman Krause souligne que Houellebecq aurait peut-être été amusé, ou même déçu, de la sympathie des lecteurs envers son livre et du peu de controverse qu’il suscite outre-rhein, presque trop peu au regard des thèmes abordé dans son livre. Puis au fil des débats, le flou se dissipe lentement. L’article de CaféBabel avait déjà souligné que l’une des raisons de l’enthousiasme du public allemand pour Houellebecq et son oeuvre résidait dans le fait qu’il n’existait pas d’écrivain équivalent en Allemagne, aussi provocateur, d’un pessimisme aussi trivial, et de ce fait aussi drôle. Or, son nouveau roman apporte un éclairage nouveau sur les causes de cette absence. Et je m’en rends compte au moment où Krause compare le Sud-Ouest vers lequel fuit le protagoniste, avec la zone libre de 1940. Mais cette fois-ci l’ »occupant » n’est pas allemand. Et c’est ce qui fait toute la différence pour le lectorat allemand qui peut alors se permettre d’apprécier, d’étudier, de commenter et de rire d’une oeuvre aussi polémique en France, sans subir le poids d’une culpabilité collective toujours présente qui ressurgit dès qu’il est question de regain de haines raciales et du discours d’extrême-droite en Allemagne. Aucun auteur allemand n’ose encore se risquer à aborder des thématiques si périlleuses. Le talent de Houellebecq et son art de la provocation n’auraient pu se déployer ailleurs qu’en France. Et même si, comme l’a mentionné Pornschlegel, ce sont nos sociétés modernes qui sont globalement visées par l’auteur, c’est bien la France qui fait figure de rat de laboratoire dans ce roman. Houellebecq touche des cordes sensibles de la société française et place le lecteur face à un tableau extrêmement noir de son pays, d’où les crispations dont il fait l’objet en France. En revanche, Houellebecq bénéficie en Allemagne d’un climat moins tendu et donc favorable à une lecture plus dépassionnée et constructive, comme les pertinents commentaires des experts présents à la Literaturhaus en ce 4 février 2015 ont pu en attester.


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